Les héros des histoires doivent-ils ressembler à nos enfants ?

Les héros des histoires doivent-ils ressembler à nos enfants ?

Les  héros  des  histoires  doivent-ils  ressembler  à  nos  enfants ?

En faisant un tour d’horizon de la littérature jeunesse, on se rend compte rapidement que la grande majorité des histoires mettent en scène des animaux anthropomorphes. Il est traditionnellement considéré que c’est dans l’intérêt des enfants. Une étude récente démontre que ce n’est pas forcément le cas et qu’un peu de réalisme est également très bénéfique pour nos petites têtes blondes.

Mais que se cache derrière cette notion d’anthropomorphisme ?

Ce terme un peu obscur est défini par le site Larousse.fr comme la « Tendance à attribuer à Dieu, à un dieu les sentiments, les passions, les idées et les actes de l’homme ». Plus généralement, l’anthropomorphisme est une notion utilisée pour définir l’attribution des caractéristiques de l’homme à des objets, des animaux, des divinités… Le sujet qui nous intéresse ici est la tendance majoritaire dans les histoires pour enfants à mettre en scène des animaux qui présentent les caractéristiques des humains : langage, vêtements, vie sociale… Les animaux sont extraits de leur milieu naturel, de leur animalité, pour les faire ressembler à des petits hommes. Les enfants ne sont pas dupes ! Ils comprennent rapidement que dans la vraie vie, un âne ne se tient pas debout sur ses pattes arrières et ne fait pas du vélo…

La littérature traditionnelle pour enfant fait la part belle à l’anthropomorphisme

Une des premières images qui nous vient à l’esprit sont les Fables de La Fontaine, dont les animaux sont dotés de parole et de raison comme des humains. Il faut tout de même rappeler que ces Fables étaient destinées aux adultes et l’utilisation d’animaux avait notamment pour but de protéger leur auteur contre la censure royale, afin que les personnes décrites ne puissent être trop clairement identifiées. La Fontaine affirmait : « Je me sers des animaux pour instruire les hommes ».

Fable de La Fontaine, Le Corbeau et le Renard, dessin de Grandville, bibliothèque de Nancy

Si l’on regarde la littérature destinée aux enfants, on ne compte plus les héros représentés par des animaux anthropomorphes, et ce depuis de nombreuses années. Dès 1697, Charles Perrault écrivait les célèbres (et indémodables) contes du Petit Chaperon Rouge et du Chat Botté.

Le Chat Botté, Imagerie populaire de Wissembourg

Au XXe siècle, les petits héros animaux fleurissent dans la littérature jeunesse. Parmi les plus célèbres, Le Roi Babar créé par Jean de Brunhoff en 1931, ou encore Petit Ours Brun créé en 1975 par l’auteure Claude Le Brun et illustré par Danièle Bour.

Couverture du « Roi Babar » de Jean de Brunhoff, éditions Hachette Jeunesse

Pourquoi utilise t’on ces personnages mi-hommes, mi-animaux ?

Il existe plusieurs justifications à cette utilisation d’animaux anthropomorphes. Parmi celles-ci domine l’idée selon laquelle les animaux permettraient d’aborder des sujets graves, tels que la mort, sans que le récit ne soit trop perturbant pour l’enfant. On préfère donc que la maison qui est détruite par le loup soit celle d’un petit cochon, plutôt que celle d’un enfant. Les animaux permettraient de faire passer plus facilement certains messages aux plus jeunes.

Une vision traditionnelle mise à mal par une récente recherche

En 2016, des chercheurs canadiens de l’Université de Toronto ont fait une étude intéressante sur l’influence de l’anthropomorphisme sur le comportement pro-social des enfants.

Dès son introduction, l’étude part du postulat que « sur 1000 livres pour enfants, plus de la moitié mettent en scène des animaux, dont moins de 2% le font de façon réaliste. Au contraire, la plupart sont des animaux anthropomorphes. Un argument en faveur de cette utilisation des animaux dans les histoires pour enfants est que les enfants sont naturellement attirés par les animaux, et qu’ainsi en utilisant des personnages d’animaux anthropomorphes, une histoire devient plus captivante et ses enseignements plus accessibles aux jeunes esprits. En conséquence, les jeunes enfants sont plus enclins à agir selon la morale de l’histoire dans des situations réelles ». Les chercheurs canadiens pointent cependant du doigt l’absence d’étude sérieuse corroborant cette position.

Ils ont donc procédé à une expérimentation sur une centaine d’enfants, âgés de 4 à 6 ans, répartis en trois groupes, auxquels on a lu trois histoires différentes. La première histoire avait pour thème le partage et mettait en scène un raton laveur, vêtu d’une robe. Il s’agit du livre « Little raccoon learns to share » de Mary Packard. La deuxième histoire reprenait la même intrigue, mais le personnage principal n’était plus un raton laveur, mais un humain. La troisième histoire avait pour thème la germination de graines, sans notion de partage, dite « histoire contrôlée ».

Couverture de “Little raccoon learns to share” (Scholastic). Crédits : Mary Packard et Lisa McCue

Avant de lire les histoires aux enfants, chacun a reçu des autocollants. Puis, on leur a expliqué qu’un autre enfant, anonyme, n’avait malheureusement pas pu faire partie de l’étude. On leur a indiqué qu’il n’aurait pas d’autocollant, mais que s’ils le souhaitaient, ils pourraient partager les leurs et lui en donner, en les plaçant dans une enveloppe. Les dons ont été organisés avant et après la lecture des histoires.

Avant la lecture, ils n’ont pas été très généreux. Mais après la lecture, l’étude révèle que les enfants qui ont écouté l’histoire mettant en scène un humain ont partagé plus volontiers leurs autocollants que les autres. Ils en ont donné davantage qu’avant la lecture. Au contraire, les enfants des deux autres groupes en ont donné moins.

Les chercheurs ont « constaté que la lecture d’un livre avait un effet immédiat sur le comportement pro-social des enfants. Néanmoins, le type de personnage a affecté de façon significative l’influence de l’histoire sur leurs comportements. Après avoir écouté l’histoire impliquant un personnage humain, les jeunes enfants sont devenus plus généreux. Au contraire, après avoir écouté la même histoire, mais avec un animal anthropomorphe ou l’histoire contrôlée, les enfants sont devenus plus égoïstes ».

Nicolas Gary, professeur de lettres et fondateur du site consacré aux livres ActuaLitté, a étudié les résultats de cette étude et écrit : « Ce n’est pas tant le motif de l’histoire qui inciterait alors les cobayes à partager leurs autocollants, mais plutôt la reproduction d’un geste, par identification. (…) Le transfert d’informations et de comportement serait plus efficace pour de jeunes esprits avec des modèles humains. À l’inverse, les histoires impliquant des animaux, et avec une dimension fantastique, seraient traitées comme d’autres types d’informations — sans impact direct. Les enfants perçoivent les éléments réalistes d’un monde fantastique, mais seraient alors moins enclins à s’en inspirer ou le prendre pour modèle. Le comportement pro-social — celui qui implique que l’on se préoccupe d’autrui — aurait besoin, pour être stimulé, de personnages humains ».

Oui mais alors ? Doit-on continuer à lire des histoires mettant en scène des animaux anthropomorphes à nos enfants ?

Les chercheurs canadiens et Nicolas Gary nuancent leurs propos. Il n’est pas ici question de mettre au rebus toute la littérature jeunesse impliquant des animaux anthropomorphes. Au contraire, ces histoires sont divertissantes et amusantes. Elles ont pour effet de stimuler l’imagination des enfants, qui apprécient d’être plongés dans des univers fictifs. Elles peuvent également contribuer au développement du goût de la lecture.

Il faut juste garder en tête que lorsque le but d’une histoire est de transmettre aux enfants un message moral, destiné à être reproduit dans la vie réelle, les personnages humains ont plus d’impact et contribuent davantage à la reproduction d’un geste, par identification.

Étant donné que la grande majorité des histoires destinées à la jeunesse mettent en scène des animaux anthropomorphes, la rédaction de Touk Touk Magazine a choisi d’offrir une alternative, en excluant ces « animaux humains ». L’idée est de proposer des contenus différents et qu’ainsi, parmi toute la littérature jeunesse disponible, les enfants aient accès à toutes sortes d’histoires, pour un plein épanouissement dans la lecture.